Voici une nouvelle que j'ai écrite en 2007, inédite sur le blog.
Post-scriptum
Une fois de plus ce soir, je suis seul face à mon ordinateur.
Sa lumière aveuglante dans le bureau noir et le cliquetis des touches sont ma seule compagnie. Comme chaque soir, en rentrant
du boulot dans l’appartement vide, je l’ai allumé tout de suite, avant même de quitter mes chaussures, avant d’avoir posé mon écharpe, pour que le ronflement de sa mise en route rompe le silence
et pour que sitôt à l’aise, cravate dénouée et jetée sur le canapé, les pieds dans mes charentaises, je puisse consulter mes messages. Pitié, faites qu’il y en ait…Faites que quelqu’un ait pensé
à m’envoyer n’importe quoi, une blague nulle, un bulletin météo, une promo de la FNAC, n’importe quoi mais pas rien, surtout pas l’écran vide qui annonce platoniquement « Vous n’avez aucun
message. »
Bien sûr, Stéphanie ne m’aura pas écrit. Depuis qu'elle est partie, en emportant juste ses fringues, sa brosse à dents et
Kalou, notre caniche noir, elle n’a jamais écrit. Elle a raison, c’est inutile, il n’y a vraiment plus rien à dire. J’ai trente-deux ans, toutes mes dents, un job parfait, un compte en banque
rempli, mais mon cœur et mon lit sont vides à pleurer. C’est pitoyable, mais je ne pleure pas. Stéphanie, ou avant elle Sandra, Béatrice, Julia, c’était du pareil au même. Des filles belles,
intelligentes, pas trop chiantes, des bons coups, mais je ne crois pas pouvoir dire en avoir aimé une seule. Il est là mon problème, je les amène dans mon lit, dans ma vie, mais dans mon cœur il
n’y a pas de place, et quand elles le comprennent elles s’en vont. Ma mère ne désespère pas, « Beau comme tu es et avec ta situation, tu trouveras une petite femme, Hugo, ce n’était pas la
bonne, c’est tout. » La bonne. Elle en a de bonnes, ma mère. Je les aime bien, les filles, mais quand elles parlent de mariage ou d’enfant, je suis aux abonnés absent. Je ne m’imagine pas
avec l’une de ces filles pour la vie. Mes potes sont presque tous mariés. Je suis hermétique à cette idée. Alors voilà, une par une, elles sont parties, je les ai laissées partir et quand je
rentre chez moi je me précipite devant mon PC pour oublier que je suis seul.
Bon, alors, est-ce que j’ai du courrier ?
Je n’ai reçu que des courriels impersonnels transmis de boîte en boîte sans y ajouter le moindre mot, des diaporamas qui vous
menacent des pires maux si vous ne les faites pas suivre à au moins neuf destinataires dans les vingt secondes, et des blagues de cul, les préférées de ce pauvre Daniel à qui j’aurais mieux fait
de ne pas donner mon adresse…Rien qui ne vaille la peine de transmettre à mon tour à la kyrielle de noms de mon « carnet » virtuel. Pourtant j’ai envie d’écrire, d’avoir quelque chose à
dire, à envoyer. Je m’amuse à imaginer combien de personnes lisent tous ces courriers transmis, que chacun envoie à presque toutes ses connaissances, il me semble que ça fonctionnerait bien pour
un avis de recherche, « Maxime Dupontel recherche Sophie Dufour de la Terminale L du lycée Balzac de Nogent année 1990/1991 pour terminer discussion inachevée le 30 juin sur le parking,
merci de transmettre à toutes vos connaissances », et avec un bon tour de France , voire du monde, le mail pourrait par hasard ou par miracle arriver sous les yeux de Sophie…
Je tenterais bien l’expérience. Je n’ai pas de discussion qui soit restée inachevée, mais plutôt une histoire. En réalité
elle n’a même pas commencé, sauf dans mes rêves. Cette histoire étrange qui n’eut pas de début n’eut pas non plus de fin. Je pourrais écrire la fin. Je pourrais écrire l’adieu que je n’ai pas
dit, la page que je n’ai pas tournée. Ça pourrait changer ma vie, cette vie qui refuse d’avancer parce qu’elle est bloquée sur un manque affreux. Bien sûr, tout ceci est passé depuis des années,
treize exactement, alors ce ne serait pas exactement une fin, plutôt un post-scriptum. Le mot qu’on ajoute après une lettre pour dire ce qu’on a oublié. Voilà, c’est ça, je vais t’écrire, Chloé,
alors que je ne sais même pas où tu vis, je transmettrai ce mail à toutes mes connaissances, faites suivre SVP, et par hasard, ou par miracle, tu le liras. Il te trouvera sur la toile pour te
dire ce que tu ne m’as pas laissé te dire il y a treize ans. Ce n’est pas notre histoire puisqu’elle n’a pas existé, c’est tout ce que tu n’as pas su, ou ce que tu savais, mais que je n’avais pas
dit.
Je n’étais pas du tout le beau gosse que l’amour de ma mère a toujours idéalisé.
J’étais un vilain petit canard, timide, et manchot avec les filles. Perpétuellement dans l’ombre de Nicolas, mon inséparable
binôme de l’internat, et tombeur de ces dames. A lui les jolies blondes de la classe et du café, à moi les rôles successifs de taxi, de facteur ou de chandelle. Jusqu’à Elle, ça m’était un peu
égal. Jusqu’à Elle.
Je suis tombé amoureux en la regardant dans un rétroviseur. Est-ce la raison pour laquelle je ne sais plus regarder devant
moi? Ce jour-là, tous les bus bordelais étaient encore une fois en grève, une catastrophe pour nous, lycéens internes à Bordeaux qui comptions sur eux pour nous ramener dans nos lointains
villages, si petits qu’il n’y avait plus d’enseignement scolaire au-delà de la troisième. J’étais en première, je n’avais pas encore dix-huit ans, l’âge du sacro-saint permis de conduire qui
m’aurait délivré d’un tribut pénible à la Société Girondine des Transports. Par chance, ce vendredi-là, ma bien-aimée maman avait été prise de sa mensuelle fièvre de shopping, et se trouvait donc
à Bordeaux le jour où les cars n’y étaient plus. Grégory, troisième larron de notre bande de copains à faire ses études à Bordeaux, avait profité de l’aubaine, et avait poliment demandé à ma mère
si elle pouvait ramener aussi l’une de ses amies, qui venait d’arriver à la fois dans son lycée et dans notre village de Sèvre. J’étais déjà installé à l’avant de la voiture quand ils sont montés
derrière. Elle a juste dit bonjour, j’ai jeté dans le rétroviseur droit un coup d’œil qui a finalement duré une éternité. C’est au moment où on s’y attend le moins que les choses les plus
extraordinaires arrivent. Elle est arrivée. Chloé. Comme ma mère est bavarde est curieuse, elle a harcelé l’inconnue des questions que je n’aurais jamais osé lui poser. Décidément, ma mère est
une bénédiction. J’appris donc que le père de cette merveille venait d’hériter du Forestia, le petit hôtel de Sèvre, et de s’y installer, ce qui n’enchantait visiblement pas cette jeune
parisienne, qui avait dû quitter en cours d’année scolaire sa maison près de Montmartre et ses amis. C’était pour cela qu’elle traversait la vitre d’un regard si mélancolique. Au début je n’ai vu
que ça. Ses yeux. Ses yeux clairs comme de l’eau, comme des larmes, comme sa peine que je n’ai jamais pu consoler. Ses grands yeux bleu ciel ourlés de longs cils à peine maquillés. Voilà, elle ne
m’avait même pas vu, même pas entendu, que déjà j’étais complètement fou d’elle, prisonnier de la douceur d’un regard que je n’avais même pas croisé.
A l’arrivée sur la place de Sèvre, elle a repris discrètement son sac, a remercié poliment, et s’est éloignée en direction du
Forestia. Je l’ai regardée partir comme un nigaud qui n’avait rien trouvé à dire, hypnotisé par cette fine silhouette qui ployait un peu sous le poids du sac qu’elle portait sur l’épaule droite,
par ces cheveux couleur de miel que le vent mélangeait négligemment.
Voilà, déjà je la regardais partir, déjà elle me tournait le dos.
Grégory a rapidement intégré Chloé à notre bande d'amis. Elle a vite fait l'unanimité, ce qui me permit de la croiser
régulièrement. La croiser, sans oser l'approcher, si bien que je fus vite le seul à ne pas vraiment la connaître, ou à ne pas m'être fait connaître. Nicolas avait naturellement jeté son dévolu
sur elle, mais la Belle lui résistait, prétextant un amour laissé à Paris, un mystérieux Anthony dont la séparation forcée la rendait triste, mélancolique. Elle nous souriait, partageait nos
heures, mais on sentait bien qu'elle n'acceptait pas d'être là, elle en voulait à son père de l'idée saugrenue de quitter Montmartre pour le Forestia dont elle se désintéressait totalement, on
sentait que son cœur était en exil.
Alors que je n'étais même pas sûr qu'elle ait retenu mon prénom, je passais, la nuit, sous sa fenêtre, mobylette éteinte,
juste pour l'imaginer dormir. Je regardais clignoter la devanture rouge et blanche du Forestia où les moustiques venaient se prendre, ce petit hôtel que son père mettait tout son cœur à faire
revivre et qu'elle considérait comme sa geôle. Je me disais que c'était lui qui me l'avait amenée, mais qu'à cause de cela, elle était malheureuse.
Et puis un soir, le hasard compensa mille fois mon manque d'audace. Lors du repas d'anniversaire de Louis, je me trouvai
exceptionnellement assis à côté d'elle. Je ne sais plus quelles phrases mièvres je dus trouver pour engager la conversation, mais je me souviens que je la trouvai douce, pleine de grâce, et que
je lui demandai après le dessert de m'écrire quelque chose sur la serviette en papier. Elle hésita un instant puis choisit les paroles de "L'Encre de tes yeux" de Francis Cabrel.
Puisqu'on ne vivra jamais tous les deux
Puisqu'on est fous, puisqu'on est seuls, puisqu'ils sont si nombreux
Même la morale parle pour eux,
J'aimerais quand même te dire, tout ce que j'ai pu écrire,
Je l'ai puisé à l'encre de tes yeux…
Je n'avais pas vu que tu portais des chaînes,
A trop vouloir te regarder j'en oubliais les miennes
On rêvait de Venise et de liberté
J'aimerais quand même te dire, tout ce que j'ai pu écrire,
C'est ton sourire qui me l'a dicté…
Je gardai précieusement le morceau de papier que je contemplais désormais chaque soir en écoutant cette chanson en boucle.
Elle ne m'avait pas fui ce soir-là, elle ne s'était pas éloignée de moi pour parler avec les autres, elle m'avait souri, vraiment souri. C'était sûr, elle savait à présent qui j'étais. J'étais
qui, moi? Hugo, l'insignifiant Hugo, l'escargot qui avait approché une étoile. Et avec ma serviette en papier gribouillée et froissée, je me croyais le roi du monde.
J'aurais dû me méfier d'une fille qui commençait par me dire qu'on ne vivrait jamais tous les deux…
Je n'avais pas vu qu'elle portait des chaînes.
Elle n'avait pas le permis de conduire. Elle fuyait les avances insistantes de Nicolas qui ne renonçait pas à elle, rendu fou
par cette première gazelle qui osait lui résister.
C'est donc grâce à ma 205 d'une part, enfin obtenue quelques semaines après ce permis bénit, et à ma discrétion d'autre part,
cette timidité maladive qui me faisait paraître inoffensif, que je devins son chevalier servant. Enfin, surtout servant. Je l'emmenais où elle voulait. Faire les boutiques à Bordeaux, où j'appris
à patienter devant le rideau des cabines d'essayage pendant qu'elle hésitait entre deux couleurs de maillot de bain. A la patinoire, à la piscine, en discothèque. A la bibliothèque, au stade, au
tennis-club, où Stéphane, le moniteur, la draguait ouvertement. Mais elle reculait, se cachait derrière moi, et il devait baisser les bras. Ma fierté était sans bornes. Le beau Stéphane devait
capituler devant moi. Je n'avais pas le droit de l'aimer, puisqu'elle fuyait tous ceux qui avaient cette prétention, mais je la protégeais. Elle ne tarda pas à prononcer les mots "grand frère"
qui me confinaient définitivement à ce rôle platonique, qui muselaient à jamais tout ce qui m'étouffait dedans. Et je l'acceptais.
Les copains, Nicolas en tête, se moquaient de moi.
Elle te prend pour son larbin, elle se fout de toi, c'est juste pour la voiture, tu l'auras jamais, qu'est-ce que tu
crois.
Moi, je crois ce que je vois. Et ce que je vois, c'est qu'elle arrive avec moi, et qu'elle repart avec moi. Je sens son
parfum dans ma voiture quand elle est partie. Toute la semaine, j'écoute les chansons qu'elle écoute le week-end. Et toutes les chansons me parlent d'elles.
Un goût d'alcool déchire ma peau
Tous mes bateaux portent ton drapeau
Tu as brûlé mes avions de papier…
J'avais envie de faire mon ciel dans ton enfer
Ça me rend fou, je crois, le blues de toi…
Les autres disent qu'elle me manipule, qu'elle m'enjôle, qu'elle sait très bien ce qu'elle fait.
Moi je vois que parfois, quand on regarde tard des DVD, elle s'endort sur mon épaule. Je ne l'aurai peut-être jamais, mais je
la frôle, je la respire, je peux même la prendre dans mes bras.
Les autres disent que c'est l'enfer.
J'avais envie de faire mon ciel dans son enfer.
Je souffrais, torturé consentant, mais je n'avais pas encore connu le pire.
En semaine, je lui envoyais des cartes postales à l'internat. Des cartes avec des mots aussi ordinaires que moi, et parfois
des post-scriptum plus courageux "Je t'aime " "Je t'adore" "Tu me manques" que j'effaçais aussitôt pour les remplacer par un timide "A vendredi soir". Je crois qu'elle les collait sur la porte de
son armoire. La vérité était sur la dernière ligne, celle qui n'existait plus quand elle la lisait.
Un vendredi soir, j'arrivai au Forestia comme chaque semaine pour commencer avec elle notre sortie hebdomadaire: le café pour
le billard, et la discothèque jusqu'au bout de la nuit.
Elle n'était pas prête. Elle était en larmes. Elle jetait des fringues en vrac dans une valise.
Je n'en peux plus, je me casse d'ici, je veux "le" voir. Il faut que je le voie. Je pars tout de suite, je vais à Bordeaux,
je prends un train pour Paris. Je n'attendrai pas une minute de plus. Tu ne peux pas comprendre, tu ne sais pas ce que c'est d'aimer.
Elle a dit ça.
C'est Anthony que tu veux voir? Tu ne vas pas partir seule en pleine nuit, c'est de la folie. C'est à Paris que tu veux
aller? Je t'emmène.
J'ai dit ça.
Nous avons roulé cinq heures. Elle n'a presque rien dit, ses larmes semblaient ne pas vouloir tarir dans ses yeux. Je ne
savais pas ce qui avait déclenché ce brusque accès de désespoir, ce besoin subit et irrépressible d'aller à Paris. Je ne savais donc pas ce que je faisais sur l'autoroute à cette heure-là.
Elle m'a indiqué une boite du seizième. Il était presque trois heures du matin. Pendant que je cherchais une place pour garer
la voiture, elle est sortie sans m'attendre, me laissant comme on laisse un taxi. Quand je suis enfin entré dans le White Star, elle était effondrée dans le hall. Accroupie contre un mur, la tête
cachée dans les bras, le visage rougi par les pleurs essuyés de la manche. Deux filles très maquillées et très sexys tentaient sans conviction de la consoler.
Tu n'aurais pas dû faire toute cette route…Tu es folle. On t'avait dit d'oublier Anthony, qu'il ne t'attendrait pas. Tu es
partie trop loin, trop longtemps. Et puis Sonia lui tournait autour, il fallait que ça arrive. Tu n'aurais pas dû venir, tu vas dormir où maintenant?
C'était donc cela. J'avais traversé la France en pleine nuit pour que ma princesse vienne constater de ses propres yeux
l'infidélité de son grand amour.
Je m'approchai. Les deux starlettes en paillettes ont levé les yeux vers moi.
C'est qui celui-là?
C'est rien. C'est personne.
Elle a dit ça.
Il était presque neuf heures quand je l'ai déposée devant le Forestia. La nuit avait été terriblement blanche car à mon tour
je n'avais rien dit. Assommée par son chagrin, elle s'en moquait pas mal.
Je me croyais irrémédiablement fâché mais le lendemain soir, quand elle a téléphoné…
Laisse tomber Chloé, je ne suis personne, j'ai compris.
Oh mon pauvre Hugo, je te demande pardon, j'étais si malheureuse, j'ai dit n'importe quoi. Tu es un amour, je n'ai que toi,
emmène-moi danser, il faut que j'oublie. Aide-moi Hugo…
Et je suis allé la chercher.
Et comme avant, je l'ai regardée danser sous les lasers. Un peu plus maquillée, un peu plus féline que d'habitude. Absolument
désirable. C'est pendant qu'accoudé au bar, mon verre de whisky à la main, je la dévorais des yeux, que Stéphane, le moniteur de tennis, s'est approché d'elle. J'ai souri en pensant à la
confortable veste dont elle allait l'habiller, ce prétentieux. Mais elle dansait lascivement devant lui, fine, légère, attirante. Il se penchait pour chuchoter des mots à son oreille, des mots
qui la faisaient rire. Rien que de voir la bouche de ce prédateur s'approcher de son cou de biche, je frémissais de dégoût, le corps sous tension, prêt à mordre. Et soudain, il a posé ses deux
pattes autour de sa taille, l'a attirée vers lui, et sans autre égard, il l'a embrassée. Goulument. Et elle a répondu à ses baisers. Là, sous mes yeux, un insecte s'est posé sur cette fleur et
s'en est accaparé brusquement. J'ai lâché mon verre qui s'est brisé sur le sol.
Elle se vengeait. Elle se donnait. Pour la première fois depuis qu'elle attisait les convoitises des mâles de la
région, elle se donnait au premier qui passait ce soir-là. Ce bêcheur de Stéphane, ce lourdingue frimeur, ce soir il la touchait, il la goûtait, il l'enlaçait.
J'ai senti une douleur terrible dans ma poitrine, puis dans mon ventre, puis dans mes jambes. J'ai eu envie de hurler.
Mais non, je me tairai puisque je rêve, puisque celle qu'a élue mon suffrage universel n'a pas l'air concernée par les
responsabilités qui lui incombent quant à mon équilibre. Regardez-là cette jolie personne qui se trouve si près de moi et qui a l'air d'être si loin…Elle est dans son rêve à elle. Mais comment
pourrait-elle être dans des rêves qui m'échappent alors qu'elle remplit déjà tous les miens? Elle s'appuie sur l'épaule de son partenaire, elle sourit, bourreau aveugle. Alors quels mots, quelle
littérature compliquée reste-t-il au cœur ruiné de solitude qui la regarde s'épanouir sans rien dire? Quel mime amer que l'indifférence… Quelle torture sourde que ce silence qu'on voudrait
rompre, qui me dévore, qui me tue. Où sont les mots qui feraient enfin pâlir l'éclat cruel de ce visage, qui lui feraient verser les mêmes larmes que les miennes? Et elle sourit, elle est
satisfaite, elle n'a pas vu que j'avais mal, elle, elle va bien… Perfide aveugle, j'aurais voulu trouver les mots qui auraient fendu tes paupières, mais dans la lumière de tes pupilles je me
noie, je n'y suis pas. Et je me tais. Je me tais quand tu plaques sur mes joues ces bises sonores et brèves qui insultent mes sentiments. Je me tais parce qu'aucune parole ne correspond à ce
trouble qui me rend fou chaque fois que je pense à toi. C'est-à-dire tout le temps. Pour nous la vérité n'existe pas parce que tu la refuses. Si tu avais voulu, tu aurais tout lu dans mes yeux,
c'était flagrant, je te jure. Avec lui d'ailleurs tu n'as pas eu besoin de mots. Lui, il te câline, il te respire, et moi je crève, pauvre fou. Oh oui, je t'avais tout dit dans ces regards que
reconnaissent ceux qui s'aiment. Tu me souris…mais t'as rien vu.
Pendant des heures interminables, la fumée m'étouffait, les spots de couleur m'aveuglaient, et la douleur, la douleur me
tuait. Alors j'ai bu, j'ai bu pour ne plus rien sentir.
Elle est venue vers moi. Ne m'attends pas, je rentre avec Stéphane.
Déjà abruti par l'alcool, je les ai regardés sortir.
Oh mon pauvre Hugo, tu es un amour, je n'ai que toi.
Bien sûr, il allait coucher avec elle.
Alors j'ai bu, j'ai bu pour ne plus rien savoir.
Elle est passée me voir le lendemain après-midi, comme si de rien n'était. Malgré la douche, les cheveux encore mouillés, et
le tee-shirt propre, je n'avais pas encore digéré le coup de massue de la veille. Mais au nom de quoi le grand frère que j'étais aurait-il pu lui faire le moindre reproche? Comment, soudain,
aurais-je pu me comporter en mari jaloux, en amant trompé, en amoureux déçu, alors qu'elle ne m'avait jamais rien promis?
Ne pouvait-elle cependant pas comprendre? Après toutes ces heures partagées, à la conduire, à l'écouter, la protéger, ne
pouvait-elle pas deviner sans que j'ai besoin d'y mettre des mots que si j'étais tour à tour son taxi, son frère, son confident, c'est que j'étais totalement fou d'elle, que si j'étais docile,
esclave, serpillère devant elle, c'est parce que chaque seconde passée sans la voir je respirais moins bien, que pour moi il valait mieux être son chien que n'être rien.
Ne pouvait-elle pas comprendre?
La situation actuelle n'aurait rien dû changer entre nous. Si j'avais été son frère, elle m'aurait raconté les détails
croustillants de sa conquête, je l'aurais félicitée de tirer un trait sur cet imbécile d'Anthony qui ne la méritait pas et d'avoir de surcroit mis le grappin sur le plus beau moniteur de tennis
de Sèvre.
Mais elle était là, engoncée dans le fauteuil, serrant dans ses bras un coussin. Moi, en face d'elle, allongé sur mon lit,
faisant semblant de régler une imaginaire fonction de la télécommande.
Moi, muet, glacial.
Elle, muette, gênée.
Ce qui n'aurait rien dû changer avait tout bousculé entre nous. L'amitié factice dont elle se servait pour être exaucée et
dont je profitais pour être auprès d'elle avait volé en éclats.
Bien sûr, qu'elle avait compris.
Comme je suis resté lâche jusqu'au bout, j'ai choisi une chanson pour lui parler. J'ai fouillé fébrilement dans mes tiroirs
pour trouver mon album de Brassens.
Jamais sur terre il n'y eut d'amoureux
Plus aveugle que moi dans tous les âges
Mais faut dire que j'm'étais brûlé les yeux
En regardant de trop près son corsage
Une jolie fleur dans une peau d'vache
Une jolie vache déguisée en fleur
Qui fait la belle et qui vous attache
Puis qui vous mène par le bout du cœur…
Elle a souri sans surprise. Elle assumait.
Un peu plus tard, elle s'est levée et a fouillé à son tour dans les tiroirs. Elle a programmé une chanson, puis elle est
partie.
Puisque l'ombre gagne, puisqu'il n'est pas de montagne au-delà des vents
plus haute que les marches de l'oubli,
Puisqu'il faut apprendre à défaut de le comprendre, à rêver nos désirs
et vivre des ainsi soit-il…
Et puisque tu penses comme une intime évidence que parfois
même tout donner n'est pas forcément suffire,
Puisque c'est ailleurs qu'ira mieux battre ton cœur,
et puisque nous t'aimons trop pour te retenir…
Que les vents te mènent où d'autres âmes plus belles
sauront t'aimer mieux que nous
puisque l'on ne peut t'aimer plus…
C'est la seule fois que j'ai pleuré.
Quelques semaines plus tard, alors que nous avions passé la soirée chez Ludivine sans nous approcher, sans nous dire un seul
mot, elle m'a demandé de la raccompagner chez elle. Comme avant.
C'est là que c'est arrivé.
Je ne sais plus depuis combien de temps nous étions arrêtés sur cette petite place, ni même pourquoi nous avions garé la
voiture devant cette église, en pleine nuit. Peut-être pour écouter tomber la pluie, pour regarder les fragiles dessins que les gouttes dessinaient sur le pare-brise et que les phares que nous
n'avions pas éteints rendaient phosphorescents. Une compilation de slows tournait sans discontinuer et remplaçait nos voix éteintes.
Les yeux perdus très loin de moi, elle écoutait la musique.
Je regardais inlassablement son fin profil, le doux battement de ses cils sur ses prunelles claires, je guettais le léger
souffle qui s'échappait de ses lèvres entrouvertes et le mouvement régulier et presque imperceptible de sa poitrine. Je la connaissais si bien qu'il me semblait entendre les battements de son
cœur. Elle ne disait rien, et la nuit et la musique nous enveloppaient de leur magie secrète et fragile. Nous étions seuls au monde. Je ne me demandais pas ce que nous faisions à cette heure-là
sur la place de ce village endormi. Elle, elle savait.
Elle s'est tournée vers moi et un bref instant j'ai vu son visage hésiter entre les larmes et le sourire. Elle a
souri.
Lentement, son visage s'est approché du mien. Incrédule et maladroit, tétanisé par l'émotion, je regardais ces yeux si
tendres, si doux et soudain si lucides, devenir coquins comme s'ils me disaient " Je sais ce que tu veux, je l'ai toujours su".
Ses lèvres se sont doucement accrochées aux miennes et pendant un instant nos souffles se sont mélangés, cherchés, caressés,
tandis que mon cœur éclatait dans ma poitrine. Sa bouche s'est alors faite plus pressante, plus gourmande, et j'ai osé glisser mes bras autour d'elle pour la rapprocher encore, pour la serrer un
peu plus fort, pour l'embrasser de toute la passion qu'elle inspirait, qu'elle réveillait, qu'elle attisait. Elle a enjambé mon fauteuil pour se lover tout contre moi, elle a posé ses hanches sur
les miennes, glissé ses mains dans mes cheveux et a reculé son visage pour me sourire, pour observer le mien qui rougissait encore, car je me sentais devenir fou contre ce corps tant désiré qui
s'offrait enfin. Elle ondulait contre moi et je goûtais sa bouche avec avidité, et je la serrais fort, fort à m'en étouffer. Je ne pensais plus, je ne pouvais plus, je n'étais plus qu'un immense
désir urgent et maladroit. Je laissai mes mains courir sur son corps, cherchant sa peau sous le tissu, vif et pressant comme si j'avais peur qu'on me la prenne. Elle m'a aidé à enlever sa robe,
et je l'ai sentie là, douce, câline, enivrante. J'ai embrassé son cou, ses épaules, ses bras, chaque centimètre de la peau tant espérée. Quand sa main est venue dégrafer la boucle de ma ceinture,
j'ai soupiré de surprise et de plaisir, heureux, abandonné, amoureux fou. Elle s'est soulevée lentement et j'ai senti que j'entrais en elle. Alors le visage plongé dans son cou, ivre de trouble
et de désir, je lui ai offert tout l'amour de la terre.
Je n'ai pas fermé l'œil de la nuit. Je me suis couché sur mon lit tout habillé, les mains croisées derrière la nuque, et j'ai
revu le film défiler dans ma tête des centaines de fois. Mon cœur battait à tout rompre, et je sentais que quelque chose en moi avait changé pour toujours. Dans mon corps d'abord, mon corps chaud
et palpitant sur lequel ma peau était tendue de bonheur et de fierté, prête à exploser, à montrer à tous sa victoire. Dans le noir silence de ma chambre, j'entendais encore la musique qui nous
entourait, ces slows poignants qui m'avaient tant fait souffrir quand elle les dansait au bras des autres. Ce soir ils avaient été pour nous seuls, ces slows de tous les amoureux du monde. Et
puis je la revoyais, elle, ma puce, ma déesse, ma folie, je mordais mes lèvres et je fermais les yeux très fort pour capturer son image, la savourer, la contempler, la respirer à m'en
étourdir.
Et dans cette nuit triomphale, pas un seul moment je n'ai pensé pouvoir la perdre. Je l'avais trop attendue.
Samedi matin, jour nouveau, grand soleil sur Sèvre.
Quand j'arrive devant le Forestia, je découvre Stéphane tirant de toutes ses forces sur une cigarette qu'il jette ensuite, à
peine entamée, dans le caniveau. Il est nerveux, il est furieux.
J'imagine tout de suite quelles paroles de Chloé ont pu le mettre dans un tel état. Le beau gosse n'a pas coutume d'être
évincé. Je m'approche, il parle, il me parle, mais on dirait qu'il parle tout seul.
J'y crois pas…Partie. Elle est partie. Sans prévenir personne. Rien. Pas un mot. Tu savais toi, qu'elle allait partir?
Partie? Comment ça partie?
Ah voilà, tu ne savais pas non plus. Entre. Demande à son père.
Ah Hugo, je vais devoir t'expliquer aussi n'est-ce pas? Elles sont parties, Hugo, toutes les deux, au petit matin. Elles
avaient fait leurs valises, pris leur décision. Je n'ai rien pu faire pour les retenir. Que veux-tu? Elles ne voulaient pas de cet endroit, je les ai forcées à venir, j'étais plein d'espoir, je
pensais que la vie serait meilleure ici, qu'on y vivrait mieux qu'à Paris, je voulais relancer le Forestia, en faire un cocon pour elles mais je ne les ai pas écoutées. Elles, elles voulaient
leurs magasins, leurs cinémas, leurs copines…Ah, il ne faut pas contraindre une femme, sinon elle s'en va…Elles ont essayé, je pense, pour me faire plaisir, mais elles n'ont pas pu. Elles
n'étaient pas d'ici, ce néant vert, ces rues trop vides, c'était pas pour elles… Maintenant Jeanne veut divorcer, elle est partie chez ses parents à Paris, voilà, Paris, c'est ça qu'elle
voulait…Et Chloé ne s'est pas faite prier pour suivre sa mère. En moins de deux elle a emballé ses affaires, je ne l'avais pas vue avec un tel sourire depuis longtemps…
Ah Hugo, je voulais faire leur bonheur et je les ai perdues toutes les deux…
Pendant que l'hôtelier désespéré soliloquait, je suis sorti sur le trottoir reprendre un peu d'air.
Elle était partie.
Stéphane exprimait encore sa colère.
Quelle garce…Elle séduit son monde et puis elle quitte le navire. Quand je pense que j'ai rompu avec Elsa pour elle ! Et toi,
qui étais toujours avec elle, elle ne te dit même pas au revoir…
Oh si.
Puis un jour elle a pris la clé des champs
En me laissant à l'âme un mal funeste
Et toutes les herbes de la Saint Jean
N'ont pas pu me guérir de cette peste…
Voilà Chloé, c'est mon message.
Si je l’envoie sur la toile, il se pourrait bien que de fil en fil il tombe dans la tienne, un document transmis parmi des
centaines, alors tu l’ouvrirais par simple curiosité, tu y jetterais un œil distrait, qui s’accrocherait, le cœur battant, et puis tu te demanderais, de ligne en ligne, si c’était lui, si
c’était moi, ça me rappelle…Mais non, voyons, c’est pas les mêmes noms, c’est pas la même ville, c’est une coïncidence, c’est juste une histoire, même si elle nous ressemble, et tu
dirais c’est drôle, j’aurais bien pu l’écrire, ce mail qui me souvient…
J’aurais bien pu l’écrire cette histoire d’un cœur qui se meurt pour un autre, d’un regard qui rend belle et qui donne
confiance, de ta souffrance immense qui m’aurait fait grandir, j’aurais pu tout écrire, faire croire que c’était toi…
Si je l’avais écrit, j’aurais voulu te dire que jamais sous ce ciel on ne m’a tant aimée, que ceux qui m’ont touchée ne
m’ont pas méritée, que j’ai beaucoup pleuré, peut-être autant que toi, que j’ai essayé d’oublier, j’y suis presque arrivée, et puis un soir…
J’avais envie d’écrire, mais pas trop d’inventer, je portais dans mon cœur une si belle histoire, celle qui m’a rendue
femme, celle qui m’a appris qu’on pouvait tant m’aimer, celle grâce à laquelle je n’ai jamais renoncé. Parce que tu m’as montré, et juste avec tes yeux, tout ce que je valais, et que je valais
mieux que toutes les histoires qui ont suivi après. J’étais ton diamant brut, et je le savais bien, et toi tu m’aimais trop, moi je t’aimais juste bien. Je ne t’ai rien donné, qu’un bref adieu
pour te demander pardon d’avoir trop profité de ce que j’inspirais, sous une nuit de pluie, et tu ne l’as pas volé. Mais toi tu m’as donné bien plus que ce que j’avais vu, ce si brave amoureux
mené par le bout du nez, par une jolie fleur dans une peau de vache, tu m’as donné la preuve que l’amour existait, et que c’était moi celle qui pouvait l’inspirer.
Je sais que je m’égare, j’ose penser pour toi, je suis même fou de croire que ce mail te trouvera, il sera lu par d’autres
qu’on aura moins aimées, ou alors tout autant, si c’est possible, si c’est vrai.
Mais si ces mots te rencontrent, toi seule pourras savoir qui a vraiment écrit, ce qu’on a vraiment dit, ce qu’on a vraiment
fait. On embellit toujours les histoires qui sont belles, celle-ci reste un rêve qui n’a pas commencé. Elle est un post-scriptum , cette fois le dernier, c’est le mot de la fin, celui que tu ne
lisais pas, pour te dire comme avant, alors que tu es loin, tu es ma belle histoire, celle que je n’ai pas vécue, tu es mon cruel silence, parce qu’on ne m’aurait pas cru. Pardon d’avoir écrit
pour que d’autres le sachent, pour eux c’est une histoire, alors ils l’oublieront. Moi je n’ai jamais pu, même si j’ai grandi, oublier deux yeux clairs où je m’étais noyé, une nuit sous la pluie
où tu t’es envolée.
J' lui en ai bien voulu mais à présent
J'ai plus d' rancune et mon cœur lui pardonne
D'avoir mis mon cœur à feu et à sang
Pour qu'il ne puisse plus servir à personne…
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