J'avais déjà publié ce texte, puis je l'avais supprimé pour l'envoyer à un concours en 2010. Bien m'en a pris puisqu'il a obtenu le premier prix de sa catégorie... Je le publie de nouveau aujourd'hui pour une jeune fille qui pourrait s'y reconnaître.
Je me souviens, Caroline.
Toi, tu ne te souviens pas, forcément, tu étais trop jeune. C’est ça d’être sœurs avec autant d’années d’écart, je vois de ta jeunesse ce que tu n’as pas vu de la mienne. Tu m’as toujours vue grande. Tu m’as donc toujours crue forte. Moi je t’ai donné ton premier biberon, j’ai changé tes couches, je t’ai donné la main quand tu faisais tes premiers pas. J’ai pris des photos aux carnavals de ton école, j’ai cousu les ourlets des jupes de tes galas de danse. Tu n’as pas eu une grande sœur, mais une maman de plus. Et ce soir, quand la nôtre m’a appelée en catastrophe pour te consoler, j’ai laissé mes enfants à leur papa et j’ai roulé un peu trop vite en voiture pour être plus tôt près de toi.
J’ai passé la soirée à te dire des mots inutiles parce que c’était les seuls que je trouvais. Parce que je les pensais vraiment. Mais malgré tout notre amour réuni tu n’as pas touché à ton assiette, tu n’as pas séché tes yeux rougis, et tu es montée dans ta chambre pour pleurer de tout ton saoul avec ta poupée en toile dans les bras. Elle a ton âge, cette poupée. Elle est défraichie et fanée mais le coton de sa robe essuie mieux les larmes que quiconque. Toi, tu es fraiche et jolie, tu n’as même pas vingt ans, mais ce soir un garçon t’a quittée. Pas n’importe quel garçon. Celui que tu aimais depuis trois ans. Celui à qui tu as donné ce qu’on n’offre qu’une fois à un garçon. Le premier qui t’ait caressée, le premier qui t’ait fait des promesses. Un gentil gars qu’on a tous bien aimé. Qui n’a rien fait d’assez mal pour qu’on puisse se soulager en l’insultant. Il a juste repris sa jeunesse parce qu’il n’était pas prêt à la donner tout entière. On ne lui en veut même pas. Mais tu pleures.
Tu pleures ces moments qui ne reviendront plus, cette voix familière qui ne dira plus les mots que tu aimais tant, ces serments rompus qui laissent l’avenir vide et froid comme une plaine en hiver. Tu pleures la peur qu’une autre prenne cette place dans ses bras qui semblait moulée pour toi, ces musiques qui n’ont plus la même âme sans lui, ces photos qui ont figé sur le papier un passé envolé pour toujours. C’est à se demander pourquoi elles ne s’effacent pas en même temps que l’amour, ces photos qui continuent à sourire quand on pleure.
Derrière la porte de ta chambre, immobile et silencieuse, j’écoute chacun de tes sanglots qui me déchirent. Je voudrais bien ouvrir, te prendre dans mes bras, te redire encore tout ce que je t’ai dit ce soir, mais je sais que ce serait vain. Que mes paroles pourtant censées n’auraient pas l’impact souhaité. Il faut que le chagrin se passe, et l’on n’y peut rien.
Je le sais parce que je me souviens, Caroline, je me souviens de ce dont tu ne te souviens pas. Tu n’avais que trois ans et c’est moi qui en avait dix-huit. C’était une autre histoire, un autre garçon, mais les mêmes larmes. Il m’avait quittée pour une autre fille, forcément plus belle, forcément mieux que moi, après des années d’un amour pur et fort comme le sont tous les premiers grands amours. Et j’ai pleuré autant que toi. J’ai pleuré mes rêves effondrés, l’angoisse du vide autour de moi, d’un futur qui n’avait plus de sens, plus de direction. J’avais le mal de lui, de sa voix, même menteuse, de sa peau, même partagée. De la force qu’il me donnait, comme seul l’amour d’un homme en donne. Je n’étais plus rien qu’une détresse immense qui prenait toute la place, qui me rendait aveugle et sourde à toute la tendresse de ceux qui m’aimaient , à tous ces mots si sages qui n’étaient pas ceux que j’attendais, à tous ces conseils donnés par des gens heureux, des couples bien en place, qui s’imaginaient pouvoir comprendre ce que moi je ressentais. Ils ont parlé pour ne rien dire. Je leur en ai même voulu. Parce qu’ils n’étaient pas moi, qu’ils ne connaissaient pas Baptiste autant que moi, parce qu’ils n’étaient pas seuls comme moi dans leurs cœurs et dans leurs têtes.
Et puis le temps a passé.
Cabrel chante : « On m’avait dit que tout s’efface, heureusement que le temps passe. J’aurais appris qu’il faut longtemps, mais le temps passe heureusement… »
Alors je n’entre pas dans ta chambre ce soir, ma puce. J’ai même eu honte de trouver des mots si banals en thérapie inutile de ton immense peine, ça me fait mal ma puce, mais il faut que tu pleures. La douleur s’en ira par tes yeux, par tes cris, par ton silence. Ce sont tes heures de souffrance qui en viendront à bout. Finalement, on est toujours plus forts que ces maux-là.
Je ne suis pas inquiète. J’ai déjà guéri de cette maladie. Tu le feras aussi.
Tu n’as pas conscience aujourd’hui de la chance que tu as. Tu ne sais pas à quel point tu es belle, et brillante. Tu es douce, et drôle, et d’autres garçons s’en apercevront bien assez tôt. Tu as dix-huit ans, le permis, une voiture, et dans quelques jours c’est l’été. C’est une tendre saison pour panser les chagrins. Tu as des amis qui tiennent à toi, une maman qui t’aime par-dessus tout, et tu m’as, moi, tu sais, cette grande sœur que tu n’as jamais vu pleurer. C’est juste parce que tu étais trop petite.
Maman, elle, s’en souvient. Elle se souvient aussi du jour où un sourire fatigué éclaire une petite mine chiffonnée qui se retourne vers le soleil. D’une jeunesse invincible qui se relève de tout, y compris de ces peines qui ne sont pas mortelles.
Toi aussi tu t’en souviendras. Parce qu’on guérit, Caroline, sans jamais oublier. Et c’est ça qui est bien. Parce que rien ne vaut d’être oublié.
Un jour ces larmes seront celles de ma fille, puis de la tienne. C’est la ronde des amours du monde qui n’arrête jamais de tourner. C’est comme un rite initiatique, pour devenir une femme, il faut avoir pleuré.
Pleure, ma puce, le temps soulagera tes yeux sans emporter tes souvenirs. Tu seras très heureuse.
Je ne te le dis pas, tu ne me croirais pas.
Mais si je te dis que je t’aime, crois-moi. Et quand on aime, on ne ment pas.
Ta grande sœur

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