Mardi 15 mai 2012 2 15 /05 /Mai /2012 22:20

J'avais déjà publié ce texte, puis je l'avais supprimé pour l'envoyer à un concours en 2010. Bien m'en a pris puisqu'il a obtenu le premier prix de sa catégorie... Je le publie de nouveau aujourd'hui pour une jeune fille qui pourrait s'y reconnaître.

 

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Je me souviens, Caroline.

Toi, tu ne te souviens pas, forcément, tu étais trop jeune. C’est ça d’être sœurs avec autant d’années d’écart, je vois de ta jeunesse ce que tu n’as pas vu de la mienne. Tu m’as toujours vue grande. Tu m’as donc toujours crue forte. Moi je t’ai donné ton premier biberon, j’ai changé tes couches, je t’ai donné la main quand tu faisais tes premiers pas. J’ai pris des photos aux carnavals de ton école, j’ai cousu les ourlets des jupes de tes galas de danse. Tu n’as pas eu une grande sœur, mais une maman de plus. Et ce soir, quand la nôtre m’a appelée en catastrophe pour te consoler, j’ai laissé mes enfants à leur papa et j’ai roulé un peu trop vite en voiture pour être plus tôt près de toi.

J’ai passé la soirée à te dire des mots inutiles parce que c’était les seuls que je trouvais. Parce que je les pensais vraiment. Mais malgré tout notre amour réuni tu n’as pas touché à ton assiette, tu n’as pas séché tes yeux rougis, et tu es montée dans ta chambre pour pleurer de tout ton saoul avec ta poupée en toile dans les bras. Elle a ton âge, cette poupée. Elle est défraichie et fanée mais le coton de sa robe essuie mieux les larmes que quiconque. Toi, tu es fraiche et jolie, tu n’as même pas vingt ans, mais ce soir un garçon t’a quittée. Pas n’importe quel garçon. Celui que tu aimais depuis trois ans. Celui à qui tu as donné ce qu’on n’offre qu’une fois à un garçon. Le premier qui t’ait caressée, le premier qui t’ait fait des promesses. Un gentil gars qu’on a tous bien aimé. Qui n’a rien fait d’assez mal pour qu’on puisse se soulager en l’insultant. Il a juste repris sa jeunesse parce qu’il n’était pas prêt à la donner tout entière. On ne lui en veut même pas. Mais tu pleures.

Tu pleures ces moments qui ne reviendront plus, cette voix familière qui ne dira plus les mots que tu aimais tant, ces serments rompus qui laissent l’avenir vide et froid comme une plaine en hiver. Tu pleures la peur qu’une autre prenne cette place dans ses bras qui semblait moulée pour toi, ces musiques qui n’ont plus la même âme sans lui, ces photos qui ont figé sur le papier un passé envolé pour toujours. C’est à se demander pourquoi elles ne s’effacent pas en même temps que l’amour, ces photos qui continuent à sourire quand on pleure.

Derrière la porte de ta chambre, immobile et silencieuse, j’écoute chacun de tes sanglots qui me déchirent. Je voudrais bien ouvrir, te prendre dans mes bras, te redire encore tout ce que je t’ai dit ce soir, mais je sais que ce serait vain. Que mes paroles pourtant censées n’auraient pas l’impact souhaité. Il faut que le chagrin se passe, et l’on n’y peut rien.

Je le sais parce que je me souviens, Caroline, je me souviens de ce dont tu ne te souviens pas. Tu n’avais que trois ans et c’est moi qui en avait dix-huit. C’était une autre histoire, un autre garçon, mais les mêmes larmes. Il m’avait quittée pour une autre fille, forcément plus belle, forcément mieux que moi, après des années d’un amour pur et fort comme le sont tous les premiers grands amours. Et j’ai pleuré autant que toi. J’ai pleuré mes rêves effondrés, l’angoisse du vide autour de moi, d’un futur qui n’avait plus de sens, plus de direction. J’avais le mal de lui, de sa voix, même menteuse, de sa peau, même partagée. De la force qu’il me donnait, comme seul l’amour d’un homme en donne. Je n’étais plus rien qu’une détresse immense qui prenait toute la place, qui me rendait aveugle et sourde à toute la tendresse de ceux qui m’aimaient , à tous ces mots si sages qui n’étaient pas ceux que j’attendais, à tous ces conseils donnés par des gens heureux, des couples bien en place, qui s’imaginaient pouvoir comprendre ce que moi je ressentais. Ils ont parlé pour ne rien dire. Je leur en ai même voulu. Parce qu’ils n’étaient pas moi, qu’ils ne connaissaient pas Baptiste autant que moi, parce qu’ils n’étaient pas seuls comme moi dans leurs cœurs et dans leurs têtes.

Et puis le temps a passé.

Cabrel chante : « On m’avait dit que tout s’efface, heureusement que le temps passe. J’aurais appris qu’il faut longtemps, mais le temps passe heureusement… »

Alors je n’entre pas dans ta chambre ce soir, ma puce. J’ai même eu honte de trouver des mots si banals en thérapie inutile de ton immense peine, ça me fait mal ma puce, mais il faut que tu pleures. La douleur s’en ira par tes yeux, par tes cris, par ton silence. Ce sont tes heures de souffrance qui en viendront à bout. Finalement, on est toujours plus forts que ces maux-là.

Je ne suis pas inquiète. J’ai déjà guéri de cette maladie. Tu le feras aussi.

Tu n’as pas conscience aujourd’hui de la chance que tu as. Tu ne sais pas à quel point tu es belle, et brillante. Tu es douce, et drôle, et d’autres garçons s’en apercevront bien assez tôt. Tu as dix-huit ans, le permis, une voiture, et dans quelques jours c’est l’été. C’est une tendre saison pour panser les chagrins. Tu as des amis qui tiennent à toi, une maman qui t’aime par-dessus tout, et tu m’as, moi, tu sais, cette grande sœur que tu n’as jamais vu pleurer. C’est juste parce que tu étais trop petite.

Maman, elle, s’en souvient. Elle se souvient aussi du jour où un sourire fatigué éclaire une petite mine chiffonnée qui se retourne vers le soleil. D’une jeunesse invincible qui se relève de tout, y compris de ces peines qui ne sont pas mortelles.

Toi aussi tu t’en souviendras. Parce qu’on guérit, Caroline, sans jamais oublier. Et c’est ça qui est bien. Parce que rien ne vaut d’être oublié.

Un jour ces larmes seront celles de ma fille, puis de la tienne. C’est la ronde des amours du monde qui n’arrête jamais de tourner. C’est comme un rite initiatique, pour devenir une femme, il faut avoir pleuré.

Pleure, ma puce, le temps soulagera tes yeux sans emporter tes souvenirs. Tu seras très heureuse.

Je ne te le dis pas, tu ne me croirais pas.

Mais si je te dis que je t’aime, crois-moi. Et quand on aime, on ne ment pas.

 

                                                                                     Ta grande sœur 

Par Audrey VENIEN
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Samedi 28 janvier 2012 6 28 /01 /Jan /2012 17:56

Ecrire

 

L'envie d'écrire m'est venue quand j'ai perçu le pouvoir des mots, qui n'a cessé de se confirmer.

Les mots sont impalpables, évanescents. Aucun mot ne se laisse toucher, capturer. Ils ne sont que des voix qui s'envolent, que des lignes d'encre sans relief, sans texture. Et pourtant, ils savent comme nulle autre chose émouvoir, séduire, réconforter, convaincre. Les mots sont inoubliables. Comme les grains de sable qui vont se nicher à d'improbables endroits après le jour de plage et qui échappent aux frottements des serviettes et au jet de la douche, ils continuent à gratter longtemps, longtemps. Nous sommes des êtres de mots, pétris dans ceux qui nous ont blessés, galvanisés par ceux qui nous ont encouragés. Les mots sont les meilleurs alliés de ceux qui les maîtrisent, ils sont une arme de destruction massive quand ils savent rendre crédibles les illusions. Enjôleurs, hypnotiques, plein de promesses, ils sont les pires couteaux si on les choisit bien tranchants. Ils deviennent les pires ennemis de ceux qui les délaissent, qui ne sachant ni s'exprimer ni se défendre, seront la proie des orateurs.

Mais cette surpuissance peut aussi être celle du bien. J'ai commencé à écrire quand j'ai eu besoin des mots pour oublier, pour m'évader ou pour comprendre, pour crier plus fort. Pour être les fils tendus vers le ciel de mon imagination, les dépositaires jamais las de toutes mes colères. Les mots n'ont pas d'heures, pas de limites. Ils acceptent tous les scénarios, ne disent jamais non. Je peux les donner à lire comme jamais on ne donne son âme ou son cœur. Mes mots sont bien plus que tout cela. Ils sont bien plus vrais que moi. Parce qu'ils sont ce que je suis, ce que j'espère, que je redoute, mais aussi ce que je construis, ce que j'invente, que je brode, que j'embellis. C'est la vie en pire, la vie en mieux, une autre histoire que la seule que je dois vivre, c'est mon ciel ouvert sur les possibles et les toujours. Et ces mots-là quand je les offre, on me répond qu'ils sont l'écho d'autres âmes, qui n'auraient pas su se dire. Alors ils sont cadeaux. J'écris pour donner davantage, pour atteindre ce que chacun a de plus beau, de plus caché. J'écris pour ces émotions-là qui sont le sel de la vie, on ne cherche rien d'autre au fil des jours que cette vibration intime: rire, pleurer, trembler, aimer, rêver. Les mots sont doués pour ça. Ils sont comme de l'eau, ils pénètrent là où rien d'autre n'a pu s'immiscer. Bulles de soleil dans les cieux gris, miroirs si clairs dans les torrents de mensonge, éclats de souvenirs, mots de mes maux, vous êtes ce que j'ai de plus beau.

Vous êtes les livres vénérables des bibliothèques, les pages abondamment raturées de Balzac dans les vitrines de Saché, les longues lignes de Proust sur la plage de Cabourg, vous êtes pour toujours les plus belles histoires, les mineurs révoltés de Zola, l'amour torturé d'Ariane et Solal, vous êtes l'image du monde à travers les siècles, les hommes et les héros qui ne disparaissent pas. Métaphores troublantes, assonances musicales, euphémismes délicats, vous êtes l'art de dire et souvent l'art d'aimer.

 

J'aime passionnément lire et écrire car j'ai compris que grâce aux mots je n'aurai pas qu'une seule vie. Depuis, je grave ma devise sur tous les murs, tous les cahiers:

Je ne refuse rien du tout, sauf évidemment que la vie ne soit que ce qu'elle est. Il faut qu'il y ait autre chose. Même si on doit l'inventer.

Et j'écris…

 

Par Audrey VENIEN - Publié dans : Ecriture personnelle
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Samedi 31 décembre 2011 6 31 /12 /Déc /2011 09:58

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2011 s’achève et à l’heure où l’on se retourne pour la regarder tout entière, j’ai l’impression qu’on ouragan a passé sur ma vie… Tout a changé, décembre ne ressemble plus à janvier, rien ne sera plus jamais pareil. Je tiens à dire à tous ceux qui m’ont présenté leurs « meilleurs vœux » il y a douze mois, que le meilleur est en effet arrivé. 2011, l’inoubliable année du Grand Chelem.

J’ai changé de voiture, de maison, de lycée, de ville, de département, de région. Le 28 juin, vers 18 heures, une trop longue page s’est enfin tournée. Une page de 2933 jours. Oui, quelquefois, on compte les jours.

Après des mois d’émotions dignes des montagnes russes, chaque victoire a eu un ineffable goût.

On m’a rendu le Sud, et c’est tout ce qui me manquait.

 

Et pourtant à l'heure d'écrire de nouveaux vœux, je me rends compte qu'il m'en reste et c'est tant mieux. Est malheureux celui qui a fini de rêver.

 

J’aimerais d'abord que les vœux de ceux que j’aime se réalisent maintenant. Un grand amour, la guérison, un travail, une réconciliation. J'ai envie de partager votre joie comme vous avez partagé la mienne cette année.

 

Je voudrais aussi que le monde arrête d’être aussi haïssable. Que l'individualisme ne nous enferme plus derrière des hauts murs et des écrans, que l'argent ne soit plus la valeur suprême qu'il est devenu au mépris de toutes les autres. Je ne veux plus entendre chanter pour les restos les hypocrites qui payent leurs impôts en Suisse. Qu'on cesse de toujours culpabiliser les mêmes en les priant de faire des efforts pour sauver le monde de la misère et de la faim en donnant ce qu'ils n'ont plus pour eux-mêmes, pendant qu'on distribue à la loterie nationale des sommes indécentes à un seul homme, ou qu'on "rembourse" à la femme la plus riche de France les millions qu'elle n'aura jamais assez de vies pour dépenser. Que l'on cesse de nous rebattre les oreilles avec bonnet banc et blanc bonnet qui se chamaillent l'Elysée pour finalement laisser des êtres humains dormir dehors pendant qu'ils s'offrent des suites à trente huit mille euros la nuit. Je souhaite que les misérables qui paradent sur les plateaux de télévision avec leurs cravates haute couture et leurs arguments aiguisés à la mauvaise foi cessent de nous prendre pour des imbéciles qu'on manipule à coups de grandes promesses qu'on ne tient jamais. Je souhaite que ce soit le bon Dieu qui se présente à la présidentielle et qu'il nous ramène la dignité et l'humanité. Parce que ce que je redoute le plus en 2012, c'est le défilé d'affiches et de discours de ceux dont on découvrira bientôt les travers et les malversations, et que la justice aussi corrompue qu'eux n'atteindra jamais. J'en ai assez d'avoir la nausée en regardant le monde, qu' aucune révolution n'a encore remis debout quelles que soient les têtes coupées, d'avoir honte de ces puissants qui affichent à leur boutonnière la décoration suprême, capitaines aveugles et inconscients d'un bateau qui coule. Légion du déshonneur.

 

Je voudrais vous souhaiter autre chose que le minimum vital, qui est ce que l'on ose à peine espérer quand on voit tous ceux qui ne l'ont même pas. Ne réduisez pas vos rêves et vos espoirs, demandez le meilleur et l'impossible, le plus beau n'est réservé à personne. Soyez certains d'y avoir droit. Je vous souhaite l'amour, l'amitié, la liberté, le rire, la passion, des voyages, des découvertes, des rencontres, des surprises, des fêtes, des succès. Je vous souhaite de trouver chaque jour que la vie est belle.

 

Et si j’osais demander encore quelque chose pour moi, ce serait l'inspiration pour écrire encore et encore…

 

J’aimerais tout simplement que l’ange qui a veillé sur moi cette année ne me quitte jamais. 

 


Par Audrey VENIEN - Publié dans : Ecriture personnelle
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Lundi 19 décembre 2011 1 19 /12 /Déc /2011 18:30

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Un jour, quelqu'un m'a dit que je lui avais écrit des mots empruntés à Cabrel: Quand j'aime une fois, j'aime pour toujours.

 

Alors j'ai réalisé à quel point c'était vrai, à quel point cette phrase me définissait complètement. J'avance, je construis, mais j'emmène tous ceux que j'ai aimés avec moi. Je ne sais pas les oublier. Je ne sais pas être l'amie d'un temps, d'une époque, je suis l'amie d'une vie. On se perd de vue parce que la vie nous attire de-ci de-là, on se croise sur la route et puis on s'éloigne. Mais moi je n'oublie rien. Je me souviens de vos noms, de vos adresses, de vos dates de naissance, tout ce que vous m'avez raconté et que parfois vous-mêmes vous avez oublié. Les années et l'absence n'ont pas de prise sur mes sentiments, quand vous avez compté une fois, vous comptez pour toujours.

 

Je suis de celles qui cherchent des années plus tard à vous revoir, qui interrogent les annuaires, les moteurs de recherche, ou vos parents, pour savoir ce que vous devenez. Comme c'est toujours moi qui suis partie, j'ai longtemps cru que vous, vous m'oubliiez. Mais en vous retrouvant, j'ai compris avec émotion que vous aussi vous vous souveniez. De nos fous rires, de nos bêtises, de nos amours même trop courts, de nos larmes et de nos secrets mal cachés. Oui longtemps j'ai cru qu'après être passée quelque part, après que mon père m'en reprenne pour aller vivre ailleurs, je m'effaçais. Parce que les contacts s'effacent, que le temps grignote tout. Il grignote oui, mais il n'en vient pas à bout. Simplement parce que je me souviens. Une copine dans la cour de récréation, une mobylette devant une cabine téléphonique, une glace au chocolat blanc, une chanson pour se dire adieu, des petits mots sur les agendas, les maudits quais de gare, une baignade de nuit, une discothèque survoltée par une musique italienne, un fou rire sous la Tour Eiffel, parce que tout a commencé comme ça, parce que c'est ce que j'ai de plus beau, les moments forts de mon histoire c'est vous, alors c'est comme ça, je les garde, la vie ne me les prendra pas.

 

Même si je ne dois jamais vous revoir, même si vous avez choisi de ne plus me connaître, même si on sera toujours trop loin, même si vous vous n'y pensez plus, je garde les images, les dates, les photos, et même les émotions, elles sont toutes là dans mes bagages. Je suis revenue. Mon mari a fait pour moi ce qui comptait le plus au monde, il m'a ramenée ici. Alors on se reverra peut-être, ou peut-être pas. Vous êtes le passé, et j'ai un si beau présent. Mais si vous y voulez bien une petite place, sachez que vous l'avez toujours. Si j'ai autant de mémoire, c'est que j'ai été immensément heureuse avec vous et que tout ça, ça vaut la peine de s'en souvenir. On ne retrouve rien, les jours anciens ne reviennent jamais. On n'aura plus jamais quinze ans, rien ne sera aussi pur qu'à vingt. On a grandi, souffert parfois, on a appris beaucoup, même des choses dont on se serait passé. On ne retrouve rien, on continue simplement. Alors je continuerai à vous aimer, pour tous ces moments passés qui nous ont construits, pour ceux qui viendront encore peut-être, parce que vous êtes des gens bien, vous êtes mon histoire, ma route, ma vie. Tant pis pour ceux qui ne l'ont pas compris, qui ne le sauront pas, ça ne leur manquera sans doute pas. Tant mieux pour ceux qui le liront et qui se reconnaîtront.

 

Quand j'aime une fois, j'aime pour toujours.

 

 

 

 

 

Par Audrey VENIEN - Publié dans : Ecriture personnelle
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Samedi 8 octobre 2011 6 08 /10 /Oct /2011 13:40

Cette nouvelle a fait partie de la première sélection du concours littéraire 2009 de la ville de Talange (36 textes sur 287).

 

 

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Quand la sonnerie a retenti, il a sursauté. Il la connaissait bien, pourtant, cette sonnerie qui a rythmé de sa stridente régularité les heures de sa vie dans cette classe. Vingt ans. Il a passé vingt ans ici, à user les lattes du parquet de ses sempiternels mocassins, et sa voix aujourd’hui un peu brisée à force d’expliquer, de répéter, de gronder. Quand il regarde les chaises vides que les collégiens impatients de retrouver la liberté de la cour n’ont pas remises en place, il voit défiler un kaléidoscope de visages. Rachel, Jean, Marion, Estéban, Caroline… Il n’en a oublié aucun. Quelquefois quand il croise l’un de ces élèves devenu adulte, il ne manque pas de le surprendre en lui montrant qu’il sait toujours son nom. C’est bien grâce à son époustouflante mémoire qu’il est devenu professeur. Les dates des batailles, les noms des épouses des rois, les chefs-lieux de tous les départements français s’imprimaient en lui comme de l’encre indélébile sur le papier . Avait-il choisi la facilité ? Non, il avait choisi l’évidence. Il devait enseigner. Il se souvient avec quelle légitimité il était entré dans sa première salle de classe. Droit, serein, confiant. Ferme, déterminé. Sûr de son savoir et guidé par la passion qu’il en avait, par son envie de leur raconter les épisodes brûlants de l’Histoire, de leur montrer le monde sous toutes ses frontières et ses reliefs. Pour leur donner le goût d’apprendre, de savoir, le goût de découvrir. « Vis comme si tu devais mourir demain. Apprends comme si tu devais vivre toujours. » Il avait écrit ces mots de Gandhi au-dessus de son tableau pour confier à ses élèves la mesure de son engagement, le sens de sa présence auprès d’eux. Mais ses élèves ne savaient pas lire ces mots-là.

Il s’était promis de ne pas être ému en quittant les murs la salle 12 du bâtiment A qui lui était dévolue depuis des années, et dans laquelle échouait de temps à autre un professeur de français contraint de cohabiter avec les planisphères et les frises chronologiques. C’est lui qui l’avait décorée à sa guise. Il avait rapporté de Versailles la lithographie de Louis XIV et de Chambord la photographie du château de François Ier, il avait fait agrandir la couverture du roman « Si c’est un homme » de Primo Levi pour que les visages des prisonniers d’Auschwitz ajoutent l’émotion de l’indicible à ses mots de pédagogue. Il ne décrochera rien. Le jeune enseignant qui le remplace dès lundi prochain a admiré ce décor, ces visages de l’histoire qui se font face d’un mur à l’autre et se jettent à travers les siècles les mêmes regards conquérants ou éperdus. De toute façon, il n’en aura plus besoin. Pas d’émotion, donc. Il ne part pas à la retraite avec la nostalgie du vieux maître d’école qui essuie une dernière fois le tableau noir. Il n’est pas renvoyé de son poste pour une maladresse qui lui aurait coûté son rêve. Son rêve, c’est lui qui y renonce. De son plein gré, ou presque. Sans regret, ou presque. Juste peut-être le goût amer de la déception. Sa flamme a fini par s’éteindre sous le froid de l’indifférence de son public. Etre professeur, ce n’était pas que raconter ardemment des histoires.

 

Il avait fallu aussi contraindre les esprits inattentifs et rêveurs à écouter son discours, sanctionner les devoirs non faits des paresseux, administrer aux cancres d’épouvantables notes, noircir des bulletins de remarques parfois acerbes, et surtout, chaque jour, affronter les mines grises d’ennui d’adolescents uniquement préoccupés de flirts ou de marque de téléphone portable. Bien sûr, le tableau n’était pas si sombre. Il y avait eu aussi les conversations animées avec quelques férus d’histoire ou de politique, les élèves vaillants qui levaient vers lui un regard mouillé de fierté quand ils décrochaient une bonne note arrachée à force de travail, les éclats de rire au cours des sorties culturelles, les petits mercis gribouillés sur des lambeaux de papier à la fin des années scolaires, quand ces enfants devenus grands avançaient d’un pas de plus vers leur avenir. C’est pour eux qu’il avait tenu si longtemps. D’ailleurs, ils les aimaient tous. Jusqu’à la moindre canaille convoquée au conseil de discipline. Mais aujourd’hui il ne voulait plus, il ne pouvait plus être celui qui impose, ordonne, oblige. La désaffection et l’indolence adolescentes avaient eu raison de ses raisons d’être là.

Il aimait commencer ses cours par des questions. Laisser les élèves s’interroger, supposer, éveiller leur curiosité. Pourquoi les égyptiens construisaient-ils des pyramides ? Comment a-t-on découvert que la terre était ronde ? Pour quelle raison Louis XIV a-t-il choisi de quitter Paris pour Versailles ? Quand il lui a semblé que les réponses ne les intéressaient plus, il a douté du bien-fondé de sa présence devant eux. Les bâillements, les ricanements, les bavardages bruyants, les propos insolents lui sont peu à peu devenus insupportables. Ils l’ont rendu triste. Proposer une sortie scolaire, la préparer des soirées durant, choisir les modules les plus attrayants, le spectacles les plus remarquables, et s’entendre dire à l’annonce du voyage « On va louper quels cours ? » Non. Signaler lors du passage du car la présence d’un fleuve ou d’un château sur la droite et entendre répondre : « Ouais et alors ? » Non. Il se souviendra toujours des yeux narquois auréolés de fard de Juliette, de ses chuchotements ironiques qu’il entendait trop bien : « On s’en tape… » Trois fois non. Et puis ce matin d’avril où, parce qu’il avait cherché ses clés de voiture, il est arrivé un peu en retard, suffisamment pour que ses élèves l’espèrent absent, et où, essoufflé d’avoir couru, il avait été accueilli par des « Oh non, il est là… » Rideau.

Quand Paul, son beau-frère, lui a proposé de s’associer à lui pour monter sa compagnie d’assurance, il s’est dit « Voilà exactement ce qu’il me faut : des chiffres, du concret, des adultes. Des gens qui auront besoin de moi, qui souhaiteront que je sois là, qui me solliciteront sans bailler, qui parleront poliment. J’y vais. » Il a donné sa démission. Il a rédigé cette lettre qui lui aurait auparavant semblé inadmissible et inconcevable. Démissionner, c’est un acte ingrat. C’est signer un échec, baisser les bras, jeter l’éponge, tout ce qui n’était pas du tout son genre. Pourtant il l’a écrite sans ciller, sans s’apitoyer. Déterminé, toujours. Parce que c’était encore moins son genre de déprimer dans une classe où il sentait que sa mission s’était achevée, juste pour la facilité confortable d’un salaire de fonctionnaire et de vacances fréquentes. Parce qu’il n’avait que quarante-cinq ans, de l’énergie et des aspirations. Parce que l’échec, enfin, aurait été de rester à une place qui n’était plus la sienne.

S’il a sursauté en entendant la sonnerie, c’est juste parce qu’elle ne marquait pas seulement la fin d’un cours, la fin d’un jour, mais la fin d’une longue partie de son existence. C’était un glas, celui de sa vie de professeur d’histoire-géographie. Mais il est sorti sans trembler, c’est à peine s’il a jeté un œil sur l’impassible Louis XIV dont il emportait l’histoire avec lui. Mais à quoi donc allait lui servir tout ce qu’il savait maintenant ?

 

En marchant dans la rue, il balance sa sacoche vide pour s’assurer de sa légèreté. Plus de manuel scolaire, de carnet de notes, de trousse à stylos rouges. Il a tout laissé dans son casier pour son successeur et a lui-même décollé l’étiquette qui portait son nom. C’est drôle, il a même un peu de colle sur les doigts, comme si une étiquette ça ne s’enlevait pas comme ça. Ainsi, il n’est plus professeur. Il est assureur. Avant, il pensait assurer l’avenir des élèves, aujourd’hui il assure contre les catastrophes. A y regarder de près, c’est presque pareil. Mais plus jamais de copies à corriger, de conseils de classe, de réunions parents-professeurs. Adieu la salle 12, la salle des profs, le CDI. Il n’est plus professeur. Il faut qu’il le répète plusieurs fois. Pour bien y croire. Il ne posera plus de questions à ceux qui ne s’intéressent pas aux réponses.

Ce soir, son beau-frère célèbre l’inauguration du cabinet d’assurance. Paul s’est occupé de tout le temps que son futur associé rende ses dernières obligations à l’éducation nationale. Il passe simplement chez lui pour changer de tenue, pour se transformer en assureur. Il noue sa cravate sur sa nouvelle chemise , ajuste le col de sa veste. Il regarde ses chaussures. Il devra penser à en acheter une nouvelle paire. Autres chose que des mocassins.

Le hall fraichement repeint du nouveau cabinet bourdonne de conversations animées. On dirait une cour de récréation. Il se sent plutôt à l’aise, élégant, portant à ses lèvres sa flûte pétillante. Au collège, on ne servait que du jus d’orange. Il a vigoureusement serré des poignées de main, co-admiré le design net et futuriste des bureaux, et même signé quelques paperasses de son beau stylo noir. Il s’éloigne un instant vers la baie vitrée pour admirer la ville qui s’étale en contrebas, et savourer cette sensation neuve d’être un peu un maître du monde.

Lorsqu’il se retourne, il aperçoit la fille de la secrétaire qui a sûrement accompagné sa mère à l’inauguration bon gré mal gré. Elle doit avoir douze ou treize ans. Accroupie sur une marche d’escalier, elle boude visiblement en mâchonnant un crayon à papier. Elle a posé sur ses genoux un livre ouvert qu’elle ne regarde pas et rêve dans le vide en tortillant une mèche de ses cheveux. Instinctivement, il se rapproche d’elle pour examiner les pages du livre. C’est un manuel d’histoire, qui la captive moins que le jeune homme aux yeux bleus qui a l’air de s’ennuyer autant qu’elle à l’autre bout du hall, mais qu’elle n’ose pas aborder parce qu’elle ne le connait pas. Alors, notre assureur s’assoit auprès d’elle sur la marche de l’escalier.

-«Tu sais pour quelle raison Louis XIV a quitté Paris pour Versailles ?»

L’évidence…

Par Audrey VENIEN - Publié dans : Nouvelles
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  • Audrey VENIEN
  • Le blog de Plume du Sud
  • J'ai soufflé ma 36ème bougie, je suis mariée, heureuse maman de deux bouts de chou de 11 et 8 ans, professeur de français, passionnée de lecture,théâtre, cinéma, voyages, collectionneuse de cartes postales, et auteur amateur pour le plaisir..

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